Peu de gens vont vraiment bien et certains vont mal. Tout fonctionne à peu près, tout s’optimise, tout se tient (tant que ça tient) et pourtant quelque chose s’éteint. Et si ce malaise diffus était le symptôme d’une époque ? Une époque qui confond confort, maturité, résignation et sagesse. Et si nous vivions, sans le savoir, en médiocratie ?
Cher toi,
Je souhaite déposer une sensation, celle que beaucoup éprouvent sans parvenir à la formuler.
Ce sentiment étrange d’évoluer dans un monde fonctionnel, organisé, plutôt confortable, et pourtant profondément tiède et fatiguant.
Un monde où tout semble à peu près tenir, mais où peu de choses portent et emportent vraiment.
Un monde où l’on s’active, où l’on fait du bruit (parfois pour rien), où l’on parle, où l’on échange, où l’on s’adapte… et où, malgré tout, quelque chose manque, cruellement et sournoisement.
Et ce manque-là, on l’enrobe au quotidien d’un mot pratique, d’un gimmick passe-partout, fourre-tout, réflexe 100% insipide mais socialement irréprochable :
« Ça va. ». Juste… ça va.
C’est à partir de cette banalité en apparence anodine que je te propose de regarder l’époque en face (une fois de plus). Non pas pour faire la maline, non pas pour critiquer ou condamner, mais pour tenter encore de la comprendre. Et peut-être, ensuite, pour cesser de s’y dissoudre en mode automatique.
La question est simple, simpliste, mais elle engage beaucoup plus qu’on ne le croit (et elle n’engage pas que moi) : vivons-nous en médiocratie ?
Non, sans façon, je ne vais pas me vautrer dans la caricature facile, gratos, insultante, sans creuser un minimum. Tu commences à me connaître un peu.
J’ai plutôt envie de jeter en pâture ici même ce que j’appelle le règne du moyen / moldu érigé en norme. Du suffisant devenu vertueux, du confort et du moindre effort sacralisés, et de l’adaptation permanente et de la résignation confondue avec la maturité…
Une société où l’on ne te demande plus vraiment d’être vrai, d’être intègre, d’être courageux…mais d’être compatible, adaptable, conforme, et de pas trop la ramener (et de t’estimer heureux). Et surtout pas d’être audacieux, mais juste raisonnable, surtout pas d’être débordant de vie, juste stable et dans les clous. On t’a domestiqué à ça depuis la maternelle, alors pourquoi chercher midi à quatorze heures?
Les pieds dans le plat, tu me connais, si on veut comprendre ce que nous vivons, il faut passer par Nietzsche, une des grosses ref sur le sujet. Pour le (re)situer, Nietzsche était un philosophe et un philologue, autrement dit quelqu’un qui ausculte une civilisation dans sa langue, ses valeurs, ses croyances, ses illusions. Et franchement, il avait cette avance insolente des gens qui voient le tableau avant tout le monde. Déjà fin des années 1880, il avait déjà tout capté sur ce qui arrive quand le sens s’effondre, mais que la machine continue à tourner.
Quand Nietzsche parlait de nihilisme, il ne parle pas d’un vague coup de mou ou de spleen individuel. Il décrit un processus historique, le moment où les valeurs qui structuraient le monde (religieuses, morales, symboliques, collectives) cessent d’être crédibles, cessent de porter, cessent d’ordonner la vie. Et le plus vertigineux, c’est que, de l’extérieur, tout peut sembler intact, “dans les clous”.
Les mots restent, les institutions restent, les rituels restent, les codes restent, mais à l’intérieur… ça ne tient plus vraiment.
Définition simple et utile : le nihilisme, c’est quand plus rien ne vaut vraiment assez pour justifier l’effort, le risque, le courage, le tragique, l’engagement. C’est la dévaluation progressive du sens. Et ce n’est pas toujours bruyant ; c’est souvent gentil- poli. Ça se glisse dans une phrase, une posture, une manière de vivre au “minimum vital” existentiel : “à quoi bon se prendre la tête”, “je veux être tranquille”, “je ne veux pas de vagues”, “moins j’en fais mieux je me porte”, “pourquoi se compliquer la vie”, “oh c ‘est pas si mal”, '“on n’est pas les plus à plaindre”; etc…
Parce que, oui mon capitaine, quand plus rien ne fait réellement autorité, plus rien ne mérite qu’on s’engage corps et âme. Et quand plus rien ne mérite qu’on s’engage, plus rien ne mérite qu’on prenne des risques. La conséquence est mécanique, on se replie sur le confortable, l’utile, l’immédiat et être adulte ressemble ensuite à une suite de résignations molles...(on est très forts pour se raconter des histoires qui nous maintiennent dans un statut quo mou, confortable, mais qui nous éteint à petit feu).
Alors on fait quoi ? On continue, on remplit des agendas, on paye les factures, on remplit le frigo, on optimise nos vies, nos images, nos profils, nos narratifs parfois auprès de nos potes.
On entretient des liens tièdes, légers, efficaces, “sans drama”, sans frictions, sans profondeur, on se divertit juste on a bien le droit hein…
Bref on avance… sans trop savoir vers quoi.
Le nihilisme, c’est ça, une sorte de vide fonctionnel, le mode automatique. Celui qui permet au monde de tourner, mais qui ne nourrit plus. Un monde où la performance survit au sens, et où l’on se surprend à vivre comme si “ça va” suffisait (alors que non).
Et c’est là que Nietzsche lâche sa figure la plus glaçante, parce qu’elle est d’une modernité insultante : le dernier homme (Ainsi parlait Zarathoustra). Pas un monstre, pas un tyran, pas une bête de foire. JUSTE : un individu rassasié, prudent, peu courageux (pas méchant, surtout pas) qui préfère le confort, la sécurité et la satisfaction minimale de ses besoins à tout dépassement de soi. Il renonce à l’audace d’être soi au risque, à la grandeur, à la création de nouvelles valeurs. Il ne souffre pas vraiment, il s’aménage, il s’adapte à tout, même à la médiocrité ambiante. Il ne lutte pas, il s’apaise, il relativise, il minimise. Il ne cherche pas, il consomme du “bien-être”.
Il fuit le débat, la discussion, ce qu’il appelle “le conflit”, le tragique, l’inconfort, le vertige, tout ce qui fait pourtant la vie et les relations vivantes (et constructives). Il veut la paix, la tranquillité, la stabilité. Simple. Basique. (Et, entre nous, assez compréhensible, on ne va pas lui jeter la pierre… jusqu’au moment où ça devient une philosophie collective qui endort tout le monde).
Alors, petite question au passage : est-ce que cette figure te semble vraiment si éloignée de notre époque ?
Parce qu’au fond, ce que Nietzsche pointe, c’est une tentation, quand le monde perd ses repères, on peut soit décider de se sortir les doigts pour créer du sens, soit se réfugier dans le confort. Et devine ce que l’époque vend le mieux?
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